Boulets au bureau Part 1

Préambule :

Le 29 décembre, appel au secours par mail à un ami :

 « Je vais pas tarder à tuer mon voisin de bureau, un vrai parasite, qui me bouffe jusqu'à la moelle, me raconte les histoires de son enfance le midi, dit sur des airs sentencieux qu'il ne faut pas mélanger le boulot et le perso, que heureusement depuis sa psychothérapie, il a tout compris de ses névroses et il n'est " plus du tout comme ça ", un qui a épousé maman, un qu’on attend pour souffler une bougie d’anniversaire et qui sort des chiottes avec des airs persécutés alors que tout le monde sait qu’il y a une coupure d’eau,  un qui m'adore,  un qui me rappelle quand je suis partie pour me dire que j'ai oublié une clé USB et qui me signale chaque post it qui tombe de mon bureau, un qui lit les cartes de voeux que je reçois, un qui, quand une copine passe pour déjeuner avec moi, signale qu'il ne sera disponible que vendredi, un qui vient faire les courses avec moi au BHV, un qui va dire au chef que tartanchmolle est nulle, un qui est absolument, totalement, irrémédiablement  dépourvu de sens de l'humour et pour qui le second degré a pour toute signification un cycle scolaire, un que je ne vais pas tarder à me faire s'il ne me lâche pas les baskets vite fait. »

 Et là, je me rends compte qu’il faut que je raconte.

Bien sûr, je pourrais utiliser des techniques de communication non violente, expliquer ce qui me blesse dans son attitude, lui donner les clés pour améliorer nos rapports, autant de choses qu’il prendrait pour une marque d’amitié parce que personne avant ne lui avait dit les choses comme cela et que je suis son amie et que c’est si bon d’avoir une discussion franche dans ce monde de brute. Je vois d’avance son air d’abord inquiet, ensuite réjoui, et les grandes explications qui vont s’en suivre pendant des heures sur son enfance catho et sa mère abusivement autoritaire.

 Je pourrais mais je ne le ferai pas.

 D’abord parce que je ne suis pas son amie.

 Ensuite parce que je vais potentiellement perdre mon sujet d’inspiration favori du moment, et qu’il faut bien reconnaître un mérite à ce garçon, celui de m’avoir rendu l’envie d’écrire.

Notre rencontre : 

      Introduction :

 Je suis commerciale. Joyeux métier, surtout quand on l’exerce dans des secteurs aussi passionnants que l’informatique.
Je suis conditionnée pour ça. J’ai été élevée pour être de bonne humeur, maintenant je suis payée pour ça. 

  

Le pompon, ce n’est pas tant de passer des heures au téléphone à appeler des gens qu’on dérange les trois quarts du temps, le quart restant qui vous donne  RV par désœuvrement étant confiné dans un bureau avec un budget de trois euros par an, ce n’est pas non plus de se taper tous les bouchons d’île de France dans tous les sens, ni de  se voir sucrer ses primes à chaque fois que le marché est un peu dur ou que votre chef  a besoin d’améliorer sa marge, ni de se faire traiter de fainéant par les productifs, puisque n’importe qui peut faire ce métier à condition d’inviter ses clients au restaurant.
Non, le plus agréable, ce qui m’excite par dessus tout, ce qui égaye mes longues journées de glande intensive, c’est de travailler avec des ingénieurs.

 

Ahhhhhh, la douce population de matheux bac plus douze, et son lot d’autistes agressifs, de frustrés perpétuels, d’angoissés chroniques, de fragiles du palpitant, mais aussi d’amoureux transis, de timides compulsifs, de refoulés sexuels.
Comment communiquer avec les ingénieurs, telle est ma quête depuis six ans, comment faire en sorte qu’ils  daignent se pencher sur une proposition sans me foutre à la porte de leur bureau, qu’ils acceptent ne serait-ce que trente secondes d’écouter, ce que moi, pauvre école de commerce de province et femme de surcroît ai à leur dire au sujet des désidératas des clients ? Les clients, tous des cons d'après eux, mais dès que ça parle technique, ils sont les seuls à comprendre…(mets de l’huile…)


Et je suis drôlement gâtée dans ma quête de compréhension de la nature humaines des accros des lignes de codes, car comme j’exerce le brillant métier de « trouveuse de clients » dans des secteurs techniques, il est bien évident que je dois être accompagnée d’un « responsable technique » ou « program manager » ce qui est bien plus smart et bien plus confus à expliquer mais surtout bien plus prestigieux (ah les titres !), enfin je sais toujours pas ce que ça veut dire, mais en tous cas, c’est un truc hyper important.

 

Donc je dois être accompagnée.

Tout le temps.

Impossible d’y échapper.

Et le dernier en date est super super gratiné.

Donc, notre rencontre, j’y viens.

 
 Enfin :

Je prends un nouveau travail un 14 octobre après un congé maternité, et donc une deuxième puce pour vendre des logiciels, faut bien payer le nouvel appartement. Et cela commence par un mois de formation dans toute la France. Avec mon ami. 45 ans chevelure mi long dessus et bien court sur les côtés (d’aucuns me diront par la suite qu’ils pensent que c’est une moumoute), et qui surtout me dit au bout de envions 3 minutes de discussion, sur la plui et le beau temps, d’un air autoritaire de celui qui ne va pas se faire mener en bateau :

  -Je vais finir ce que je dis et après tu pourras parler.

  Ah bon . Je vais peut-être ne plus parler du tout alors.

Oups, ça commence bien.

 

Je sors d’une boîte avec siège social tout neuf pour 5000 personnes, design bois, métal et verre, je me retrouve dans un petit machin tout gris avec peinture des années trente, mais on doit déménager des bureaux dans deux jours et changer d’étage (quel événement). Bon. Il est à deux bureaux de moi, je me dis que je vais m’en griller une, porte fermée et fenêtre grande ouverte, ni vu ni senti, et puis, on déménage demain, pas grave. Ouuh là !  Grosse erreur !

Dix minutes plus tard, la porte s’ouvre :

  -Faut que je te parle.

  Je sais pas vous, mais moi, la dernière fois qu’on m’a dit ça, respectivement, mon mec s’est barré, mon patron m’a virée, et mon banquier m’a interdit bancaire. Donc je m’agrippe à mon PC, je prends une respiration abdominale (© C) et aussi mon plus beau sourire :

  -De quoi s’agit-il ?

-Hé ben voilà, j’ai déjà eu des problèmes avec mes collègues de bureau à ce sujet, j’aimerais que ça ne se reproduise pas et que ça se passe bien, j’ai senti l’odeur de la clope, c’est insupportable, et de toutes façons ici c’est non fumeur.

Dont acte. Dis comme ça, évidemment ça va forcément bien se passer, tant de clarté dans les propos ne peuvent que nous entraîner vers une relation saine, et c’est souhaitable dans le travail !
Décidément, ça se confirme, on va bien s’amuser.

  PREMIERS RV

 

La Préparation :

Lui :

-comment tu vas au RV ?

Moi :

-Ben, en voiture, tu veux que je t’emmène ?

-Oui, je veux bien prendre ta voiture mais je veux pas que tu fumes.

Bon, tu vas prendre tes rollers, ou le métro, y’a aussi des taxis, et des bus. Et ton PC dans ta gueule.

Eh ben non, conne comme je suis, je l’emmène et je ne fume pas dans ma voiture. Il paraît qu’il ne faut pas s’autodévaloriser comme ça, mais là, pas moyen, je suis vraiment trop conne, y’a pas d’autre mot.

Bien sûr, en montant dans la voiture, il ne peut pas s’en empêcher :

  -Ha oui, évidemment, ça pue le clope,

Ben oui, le bruit et l’odeur mon petit lapin, bouge pas, je vais te mettre de la musique…

 

 Après le RV :

 -Tu passes par où pour rentrer ?

  (pas par chez toi, connard)

-heu, ça va être un peu compliqué de t’emmener chez toi, passke faut que je fasse des détours, et pis c’est pas ma route.

  -Ah.

Pause, il réfléchit (et quand il réfléchit, ça se voit, impossible de le louper)

  -mais tu prends le périph ?

Moi, prudente :

 -Heu, oui

  -Et tu passes par la porte maillot ?

  Moi, sceptique,

  -ben, oui, enfin devant quoi

  -Ah (satisfait le Ah), tu pourra me déposer porte maillot  alors.

 A six heures, alors que ça fait quinze fois que je lui dis que mes deux filles ont de la fièvre depuis la veille, et déjà heureux que je sois là : bien entendu, chéri je vais perdre une heure dans le rond point de  la porte maillot pour te faire plaisir.
Même pas dans tes rêves !
A la place je dis ça :

  -A cette heure ci, je crois que cela ne va pas être possible, je vais perdre au moins une heure à te déposer et à revenir, oh mais que vois-je là….UN METRO !

  Aussi sec, je me saisis de mon plan, la ligne 13, c’est super, direct à Saint Lazare, direct le RER, directement rentré chez lui l’ingénieur, zoup, tout le monde dehors.

Et tout à coup, je fantasme : je le vois sortir de ma voiture, là tout de suite, prendre ses affaires (le petit PC dans le coffre, la veste bien pliée sur la banquette arrière), s’engouffrer dans le métro la chevelure au vent et disparaître de ma vue…Espoir aussitôt déçu :

 -Ah non, c’est trop compliqué.

 Je m’étrangle ! Compliquoi ? Il se fout de ma gueule ou quoi ? C’est pas compliqué de me faire faire un détour de deux heures pour le ramener mais c’est compliqué de prendre le métro !!! Je vais le taper !

Mais non, je cherche encore une solution (mais que je suis c…e mais c’est pas possible d’être aussi c…e !)

 -Je vais te déposer à une station de taxi

-Est-ce que tu pourrais me déposer à une banque avant parce-que j’ai pas d’argent.

 Là, logiquement, je devrais me le faire, mais non. Tout de même, c’est beaucoup, alors attention, je brave enfin un interdit, la belle se rebelle, suspense :

-Heu, je vais me prendre une clope là.

-Ha bon, là maintenant ?

« Légèrement » agacée

-Oui

-Bon, si tu peux vraiment pas t’en passer

Non, je peux pas. Absolument pas, non, même en y réfléchissant bien, c’est totalement impossible, il me faudrait aussi une double whisky et un joint, mais au milieu de Saint Ouen, difficile de m’en procurer, et il serait capable de venir avec moi.

Pause, il est parti.

Vivement demain !

     Les collègues

 

Au bureau. On est une petite équipe : deux collègues, arrivés bien avant nous, fou rire au bout de 5 minute, ça va trop vite, je le sais, mais je suis comme ça, vais pas me refaire, je les aime bien. Et les derniers arrivés, mon charmant boulet, une nouvelle recrue tout ce qu’il y a de croquignolet, et moi.

La nouvelle recrue est un phénomène assez peu courant aussi.

Au bout de deux jours de parcours d’intégration, elle pique une crise pour déjeuner à l’extérieur contre l’avis de tous (et finit par m’entraîner, pomme que je suis) pour m’expliquer qu’elle va quitter son mari, qu’il ne la baise plus depuis des années, qu’elle a de gros besoins sexuels, etc. Un cul grand comme le coffre d’une BX, le même genre de déhanchement au démarrage, saute sur tout ce qui est censé avoir quelque chose dans le caleçon, y compris mon pauvre ingénieur, méchante comme une teigne, rien ne va, ni son nouveau boulot, ni son ancien boulot, ni ses collègues, ni sa nounou, ni son mari, passe des heures au téléphone à harceler : sa nourrice, ses amis pour les vacances au ski, envoie chier les clients, critique tout et tout le monde, tout le temps, persécute avec vigueur son adorable voisin de bureau, en lui faisant notamment comprendre qu’il est trop gentil, qu’il mange trop, qu’il fume trop, etc. Remarques insidieuses en permanence et bourrage de crâne dès le petit matin.

Mais pour une fois, elle est tellement conne que je suis passée à côté dans une délicieuse inconscience, vraiment strictement rien à carrer de son cas, sauf quand je l’équipe la tête à l’envers et des nœuds dans l’estomac, en train de se demander si le chef n’est pas un fou dangereux et si ils vont venir au bureau demain.

Taux d’absentéisme soudainement en hausse, il me faudra plusieurs déjeuners pour leur remonter le moral et leur montrer la vérité en face.

Mais cette douce inconscience devait peser à mon ami, car brusquement, un jour, alors que je travaille tranquillement, une voix s’élève en face de moi :

-Je peux te demander quelque chose ?

Ouh là, faut voir, pas sûr, tu veux pas qu’on arrête de se parler plutôt ?

-Heu, oui

-Pourquoi X ne t’aime pas ?

-Ha booooooooooon ? Elle ne m’aime pas ?!! (en vrai de vrai, j’avais rien remarqué, et j’ai vu après qu’elle avait une sacré dent en fait).

-Ben non , elle te regarde méchamment et tout, c’est vraiment horrible.

-Je ne sais pas, tu devrais plutôt lui poser la question.

-Mais tu n’as vraiment rien remarqué ? Pourtant, tout le monde s’en est rendu compte.

 

 Apparté :

 J’aime le « tout le monde », expression favorite de mon ancien chef quand il voulait prêcher le faux pour savoir le vrai, « tout le monde » est venu me voir hier soir, sauf toi, pour me parler d’un problème avec un tel, sous entendu, tu es la coupable puisque tu n’es pas venue, ou bien, « tout le monde » se plaint de ton comportement, je n’ai jamais vu quelqu’un partir avec une si bonne cote et finir si bas dans l’estime des gens, merci chef, fallait pas. Le « tout le monde » pouvant facilement être remplacé par le « on » également très pratique pour une communication efficace visant à déstabiliser durablement les petites commerciales sous payées et manquant de confiance en elle avec des objectifs démentiels. Exemple : « on » m’a dit que tu disais des choses sur moi, ce genre d’amabilité. Mais « on » a raison, ducon…faut bien que je m’occupe, hein…

 Fin de l’apparté 

 

-Ha je comprends. Tu sais, si ça te pose un problème, tu devrais lui en parler

 -Ha oui, tu as raison, je crois que je vais lui en toucher un mot.

 Fais donc ça…Bon, forcément, ma vision des choses a un peu changé après et mes relations avec elle se sont nettement tendues ? Ben oui, forcément. J’ai oublié de le remercier pour cette saine prévention.

Bon finalement, elle le gonflait tellement que bien que ne travaillant pas avec elle, il s’est fait courageusement le porte parole de toute l’équipe qui ne lui avait rien demandé pour aller dire au chef à quel point son comportement était inacceptable (et de fait il l’était), et finalement, la donzelle a fini par être virée.

La réflexion n’a pas tardé :

 -Tu vas être tranquille maintenant, elle ne te fera plus de remarques.

-Ben tu sais, elle m’en faisait pas tellement finalement (pas devant moi en tous cas), on se voyait rarement.

Fin de la conversation. Comme si c’était moi qu’elle dérangeait le plus. Extraordinaire. Mais encore plus extraordinaire la crise d’apitoiement qui a suivi son licenciement:  

 -Oh ça me fait vraiment quelque chose pour Elle.

Deux fois : le soir avec nous et le lendemain matin avec le chef.

 Sans déconner ? Tu te foutrais pas un peu de la gueule du monde des fois ?

L’invitation à déjeuner

 

Il se trouve que quand je suis dans une nouvelle boîte, en improductive qui se respecte, une de mes premières missions est de rencontrer le plus de gens le plus rapidement possible, et pour ce faire, je les invite au resto, puisque c’est mon boulot comme chacun sait e au risque de me répéter. Donc je me fais des tas de copains, c’est vachement bien. Sauf quand le boulet a décidé de se servir de mes talents de rencontreuse de gens en interne pour se faire des amis, et ça donne des choses assez intéressantes et inédites pour moi du genre :

 

 Une copine qui entre dans le bureau:

-On déjeune un de ces quatre ?

Moi :

-…

Lui :

-Oui, mais pas avant vendredi parce que je suis en vacances et après j’ai des RV mais vendredi je suis libre.

Moi

-Re…

Et yeux écarquillés, oreilles en furie, ai-je rêvé tant de non savoir vivre ?

Ah bon, on t’a invité, vais peut-être aller manger toute seule moi finalement.

Mais non c’est une blague :   t’es PAS invité, faut demander la permission quand on est bien élevé. Et comme d’habitude je réponds :

-Ben oui ,vendredi c’est bien j’ai rien de prévu non plus

 

MAIS QUI A MANGE DANS MON ASSIETTE?

Il faut que je raconte celle à aussi, même à plusieurs mois de distance, le souvenir est encore extrêmement présent dans mon esprit. Nous sommes à Budapest, cocktail au parlement, quelques tables en nombre très insuffisant en hauteur genre tables de bar où les gens jouent des coudes pour mettre leur assiette. Pour aller me servir à manger au buffet, je réalise qu’il va falloir me séparer de mon verre de vin (oh non), et je cherche une personne de confiance pour me le garder. Bon, ne connaissant personne, mon regard s’arrête sur mon fidèle compagnon, et je lui demande e toute innocence s’il veut bien me garder on verre un instant.

La réponse fuse immédiatement :

Bon, si je comprends bien il va falloir que je veille sur toi toute la soirée.

Je le regarde interloquée, je reprends mon verre comme s’il s’agissait de microfiches secrètes convoités par le KGB et le FBI et que des tireurs d’élite étaient planqués derrière chaque tableau, et un charmant garçon me tend une mains secourable en me disant : je vais vous le garder votre verre…sourire radieux et regard mortel à l’affreux imbécile..

 

 Plus tard dans la soirée, après avoir joyeusement arrosé la beauté du parlement avec un allemand aussi barré que moi et une représentante d'un insitut en goguette, je retrouve mon bus et mes sympathiques collègues, dans une discussion apparemment animée et très très loin de mes sujets de préoccupation immédiats qui me fait aussitôt regretter d’être revenue. Heureusement, je suis sauvé par gentil ingénieur qui assène à mon rabat joie de service:

  - Dis donc toi, t’es pas drôle, je vas aller prendre un pot avec ta collègue plutôt !

Et là, d’un coup, je me sens moins seule, moins incomprise,

Sauf qu’il a pas tenu parole, il l’a invité pour le pot.

 

I


Citation

Successivement deuxième classe? C'est bien ce que je pensais : "Inapte à l'obéissance et aucun goût pour le commandement".
(Daniel Pennac, Chagrin d'école)

Présentation

Si on résume...

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